Suivez-moi pendant quelques mois en Amérique du Sud!
22 Mars 2013
Potosí, 18 mars 2013. 4070m au dessus du niveau de la mer. Avec ses 160000 habitants, Potosí est la ville de plus de 100000 habitants la plus haute du Monde, devançant même allègrement Lhassa, capitale du Tibet. Rien que ça!
A cette altitude, le moindre effort vous accable. Il faut environ une semaine pour s'acclimater et ne plus être (trop) sujet au soroche, ou mal aigu des montagnes. Souffle court, palpitant qui déraille, maux de tête latents, en sont, parmi d'autres, les symptômes qui m'ont touché. Ce n'est pas bien violent, mais c'est là, et c'est fatigant! Mais on ne va pas s'étendre sur le sujet, on est pas là pour parler médecine
Potosí est dominée par une "petite" montagne, le cerro Rico.
Cette montagne, aux dégradés jaunes, oranges et bruns, fut témoin et hôte de toute l'histoire de Potosí.
Elle fut découverte à l'époque précolombienne par les Incas. Ceux-ci y ont bien décelé de nombreuses richesses, mais, selon la légende, ils ont été accueillis par d'effrayants tremblements de terre, qu'ils interprétèrent comme un avertissement, leur signifiant que ces richesses étaient destinées à de futurs visiteurs... On reviendra sur ces visiteurs, mais ne comptez pas sur moi pour expliquer pourquoi ils ont interprété ainsi ces tremblements... Après tout c'est loin d'être la seule énigme que cette civilisation mystérieuse a laissé derrière elle.
Les Incas se sont tout de même établis dans la région, et le cerro Rico, choisi pour accueillir les sacrifices en l'honneur de leur dieu Pachamamac, devint déjà un lieu sacré incontournable de l'Empire.
Quelques temps plus tard arrivèrent les premiers conquistadors espagnols. Les fameux visiteurs du futur... Guidés par un amérindien du nom de Diego Huallpa, ils découvrirent, en 1545, l'importance des richesses de cette montagne. Ils n'en tinrent pourtant pas compte, et c'est seulement un an plus tard que l'on commence à s'y intéresser vraiment. Et pour cause : le cerro Rico ("montagne riche") n'est rien de moins qu'une gigantesque mine d'argent. Alors commencent à affluer les hommes, venant du Royaume du Pérou, qui s'implantèrent durablement dans la région, fondant ainsi la ville de Potosí, au pied du mont.
Potosí devint alors rapidement la ville la plus importante, par sa richesse et par sa population... du Monde! Devant Paris, Madrid, etc. Excusez du peu! Elle sera alors l'une des principales sources de la richesse, et donc de la puissance, de l'Empire colonial espagnol...
Aujourd'hui, bien que ses ressources se fassent maigres, c'est de milliers de travailleurs boliviens acharnés qu'elle fait (ou pas) la fortune. A la force de leurs bras et à la puissance explosive de la dynamite, ces forcenés, vivant sous terre la moitié de leur vie, respirant poussières de roche, d'amiante, de plomb et autres réjouissances de ce type, extraient à coups de pelle et de pioche le précieux minerai des entrailles de la Terre. Bien que la ressource en argent fut presque, voire totalement épuisée, les mineurs, fiers de leur situation, sont parmi les mieux lotis en Bolivie. 50% mieux payés que professeurs ou avocats pour la plupart, certains chanceux arrivent même, lorsqu'ils trouvent un bon filon, à monter de véritables fortunes.
Voilà pour le petit exposé. Aujourd'hui, vous vous en doutez, je ne vais pas grimper au sommet de ce cerro Rico pour bénéficier de la vue pourtant imprenable sur Potosí, mais bien m'enfoncer au cœur de cette montagne, transformée en véritable gruyère par cinq siècles d'exploitation intensive.
C'est parti! Rendez-vous est pris le matin à l'agence, fondée par d'anciens mineurs reconvertis en guides touristiques. Nous nous entassons dans un bus fatigué, crachant ses poumons aux poumons des passants. Je doute fortement qu'il parvienne à nous transporter jusqu'en haut, et pourtant, il y parviendra! On s'arrête en chemin au marché des mineurs, petite ruelle où se trouvent cote à cote quelques échoppes, où viennent les mineurs chaque matin s'approvisionner en vivres et en matériels. Comme le veut la "tradition", nous achetons nous mêmes quelques provisions et matériels que nous distribuerons en guise de présents aux mineurs que nous rencontrerons dans les galeries. Contenu de mon sac après emplettes : une bouteille de soda, une bouteille d'alcool à... 96° (si si, et c'est pas pour dissoudre la roche, mais bien pour se bourrer la g...le le vendredi. Pratique internationale semble-t-il... Et le soda n'est pas utilisé pour diluer la potion...), un sac de feuilles de coca, et un bâton de dynamite, accompagné de sa mèche et de son détonateur. Voilà voilà...
Après un dernier arrêt pour enfiler bottes, combinaison intégrale et casqueud'chantier, on arrive enfin à l'entrée des mines. Il y a environ 600 entrées et galeries sillonnant le cerro Rico de part en part, et celle que nous allons arpenter s'appelle Rosario, l'une des plus anciennes, puisque son ouverture fut pratiquée en 1565. Poutres et murs en pierres soutenant la voûte sont d'époque... Avec les charriots de bois entassés devant l'entrée, et les vieux rails qui débouchent du sombre couloir, on se croirait vraiment dans un décor d'Indiana Jones! Je ne sais pas si c'est l'altitude, la goute d'alcool à 96° avalée à à peine 10h du matin, ou juste le fait de m'apprêter à pénétrer dans les entrailles d'une montagne, 500 ans après que les premiers coups de pioche furent donnés, mais je suis dans un drôle d'état! Super excité!!
C'est parti! En file indienne, nous nous engageons, courbés, dans la galerie! L'obscurité s'installe presque immédiatement, et nous devons tout de suite allumer nos lampes frontales. Le couloir zigzague, serpente. Nous marchons entre les rails, dans une boue de glaise ou d'argile, respirant difficilement dans cette atmosphère chargée de poussière et chauffée par l'activité tellurique de la Terre. Parfois le plafond est assez haut pour que nous puissions nous tenir debout, mais bien souvent nous devons marcher courbés, nous cognant la tête contre les poutres posées ici et là de manière assez anarchique. Nous ne les maudissons pourtant pas, ces poutres! D'abord, parce que nous portons des casques, heureusement, ensuite et surtout parce qu'elles empêchent le ciel de nous tomber sur la tête! Va pour les poutres!
Nous rencontrons tant de ramifications qu'il semble impossible de tracer une carte des galeries. Des excavations sur les côtés pour stocker le matériel, des trous profonds pour évacuer les débris, des échelles reliant les différents niveaux... On se demande par quel miracle la montagne peut-elle être encore debout. Après plus de cinq siècles de coups de pioche et d'explosif contre ses fondations, c'est assurément grâce à El Tio, dieu protecteur des mines! Depuis les débuts de l'exploitation, des statues sont érigées en son honneur, aux quatre coins des galeries, aux pieds desquelles les mineurs déposent leurs offrandes en échange de sa protection.
Nous croisons quelques mineurs au détour des couloirs, creusant les parois, ou poussant des chariots remplis de gravats le long des rails sinueux. Ceux-ci, sourire aux lèvres, nous saluent, certains en espagnol, la plupart en quechua, et nous leurs offrons, après de sommaires présentations, le contenu de nos sacs. Ils paraissent tous de bonne humeur, malgré la difficulté de leur condition. Et en effet Pedro, notre guide, nous informe que la qualité première requise pour travailler dans les mines n'est pas la résistance physique, mais bien le sens de l'humour et la capacité à voir le bon côté de toute chose. Tous plaisantent entre eux et avec nous, et tous sont affublés de surnoms liés aux particularités de leur physique ou de leurs mœurs...
Plus nous nous enfonçons dans les profondeurs de la montagne riche, plus ses parois deviennent riches en couleurs. C'est d'ailleurs difficile d'imaginer qu'à l'intérieur de cette montagne, simple en apparence, on puisse trouver de telles nuances. On se croirait maintenant dans un roman de Jules Verne. Les roches, qui au début étaient simplement grises, noires ou brunes, sont devenues bleues, vertes, jaunes, oranges, révélant sous le halo de nos lampes de sublimes teintes complètement surnaturelles. Des stalactites vertes et bleues fluos tombent même du "plafond". Puis nous continuons notre cheminement à travers le dédale des galeries, escaladons quelques échelles de bois. L'air commence à se rafraîchir, et bientôt nous apercevons une douce et vive lumière au bout du couloir. C'est une vision agréable, un sentiment de soulagement m'envahit, je me sens plus léger à mesure que j'approche de cette lumière qui m'attire inexorablement. Et enfin... je sors au grand air, je peux enfin retirer mon foulard et inspirer une grande goulée d'air frais! Ce n'est pas que ce voyage au centre de la Terre fut désagréable, mais c'est quand même un soulagement de retrouver l'air libre. La pression exercée par les milliers de tonnes de pierre au dessus de nos têtes, l'étroitesse des galeries, la marche courbée, l'angoisse que le ciel s'écroule sur nos têtes, l'air vicié et l'oxygène rare, ce séjour de deux heures sous terre fut tout de même assez éprouvant, et nous ne sommes pas malheureux de revoir la lumière du Soleil. D'autant plus que nous attend le clou du spectacle!
Pedro le guide, ancien mineur, "professionnel de la dynamite" nous assure-t-il, s'apprête à nous faire une petite démonstration de la puissance contenue dans ces petits bâtons blancs! La joue pleine de feuilles de coca, il dénude la mèche, fixe le détonateur dans le bâton, insère la mèche dans le détonateur, et l'allume. Comme dans mission impossible, la mèche se consume, pétille, raccourcit. Pedro fait le con, met le bâton dans sa bouche, puis part l'enterrer quelques mètres plus loin. Il fait des pompes au dessus de l'endroit même où il vient d'enterrer l'explosif... "Mais casse toi, espace de cinglé!!!"
Finalement il s'éloigne, et quelques secondes plus tard, BAM!!! L'explosion a lieu à une trentaine de mètres devant nous mais nous sommes tous bousculés par l'onde de choc! Ça les fait beaucoup rire! Impossible de croire que des hommes soient assez fous pour faire exploser ça contre les parois de la montagne sous laquelle ils se trouvent... Et pourtant...
Ainsi se termine cette aventure riche en émotions. Tout cela m'a donné faim, et je ne résiste pas devant les empanadas de la petite vieille borgne de la place centrale!
Quentin, le 21 mars 2013, à Sucre